Paul Hagenmuller, le vieux lion est mort

Actu Chimie

Août 1921 - Janvier 2017, presque 96 ans de vie bien remplie pour Paul Hagenmuller, décédé en ce début 2017. Toute une génération de chimistes du solide est en deuil et un peu orpheline. Paul Hagenmuller, strasbourgeois, a 18 ans en 1939 et, avec ses parents, il est évacué sur Clermont-Ferrand où il s’inscrit à la faculté des sciences de l’université de Strasbourg qui avait été accueillie par les clermontois. C’est en juin 1943 qu’il est pris avec d’autres étudiants dans la rafle de la Gallia et déporté au camp de Buchenwald, puis Dora dans le « tunnel de Dora » où se fabriquaient les V2 et V1 et où beaucoup de déportés sont morts sous les coups ou d’épuisement.

Animé d’une volonté farouche de survie, libéré en 1945 dans un état physique effrayant, il se reconstruit en acceptant une bourse en chimie que lui propose le professeur Chrétien. La chimie en solution ne le convainc pas. Après sa thèse en 1950 et un bref passage au CNRS, il part en 1954 comme maître de conférences en Indochine à Hanoï puis à Saigon après la défaite de Dien Bien Phu. En 1956 il prend un poste de professeur de chimie minérale à Rennes. C’est là, avec une équipe de jeunes thésards, qu’il forge sa vision personnelle et originale, en appliquant systématiquement les mesures physiques aux résolutions des problèmes de synthèse à l’état solide. En se rapprochant des physiciens il « invente » la chimie du solide moderne et se reconnaît davantage dans l’école « Chaudron » que dans la mouvance Chrétien. Polyglotte (avec accents), il noue des liens avec le Royaume-Uni, l’Allemagne et les Etats-Unis.

Les bordelais, séduits par le dynamisme de ce jeune professeur rennais et de son équipe l’attirent en 1960 à Bordeaux. L’université et le CNRS l’aident, lui et la plupart de ses jeunes collaborateurs qui l’ont suivi, à créer un laboratoire de chimie du solide qui va prendre assez vite une aura nationale et internationale. En 1964 il organise à Bordeaux un colloque international sur les composés oxygénés des éléments de transition à l’état solide mêlant minéralistes, physiciens, métallurgistes et industriels. Certains y voient un élément fondateur de la chimie du solide française. Les contacts avec J. Goodenough, S. Anderson, O. Kubaschewski, A. Wold et R. Roy apportent dimension et renommée internationales au laboratoire qui grandit rapidement en taille et en notoriété. En 1965 il est l’un des premiers à être associé au CNRS. En 1974 le Laboratoire de chimie du solide (LCS) devient laboratoire propre du CNRS et s’installe sur 3 étages d’un bâtiment de la faculté des sciences de Bordeaux. Plus de 100 personnes, 5 domaines chimiques, 7 types de propriétés physiques étudiées sur plusieurs plates-formes techniques (Spectroscopies, rayons X, hautes pressions … ) forment une organisation à l’anglo-saxonne d’une efficacité remarquable. Parallèlement, les collaborations industrielles se multiplient et nombre de thésards bénéficient de bourses co-financées ; après leur thèse, ils sont engagés dans l’industrie et vont enrichir le réseau « Hagen ».

De nombreux chercheurs du LCS essaiment dans les universités de Nantes, Marseille, Toulouse, Le Mans, Limoges, Amiens, Strasbourg. Ils y apportent les méthodes modernes de recherche et la façon bordelaise de nouer des relations internationales. En 1986, le père fondateur doit quitter la direction du laboratoire, frappé par « la règle des 12 ans », ce qu’Il n’a jamais vraiment accepté, d’où parfois des heurts et de rudes discussions avec son successeur Jean Etourneau. Après les années 90, la nouvelle direction lance le projet d’un institut. Ce sera l’institut de chimie de la matière condensée. Inauguré en 1995, il marque une transition entre une chimie du solide et la science des matériaux. Depuis l’ICMCB a vu se succéder deux autres directeurs, Cl. Delmas et M. Maglione. Il est fort de 113 permanents et de 143 non permanents (doctorants, post doctorants et contractuels) et perpétue à Bordeaux l’excellence de la recherche fondamentale en science des matériaux dans le droit fil de l’héritage de Paul Hagenmuller.

Que laisse comme trace le professeur Hagenmuller ? D’abord l’image d’un manager de la recherche exceptionnel. Est-ce ce qu’il a subi en déportation qui l’a rendu aussi audacieux, aussi ouvert à l’international, aussi dérangeant dans une université d’après - guerre plutôt endormie, aussi habile en marketing des travaux de son laboratoire ? Il est clair qu’après avoir résisté en 1945 à la broyeuse nazie il n’avait plus peur de grand-chose. Il restera un grand nom de la chimie, un grand nom de la science bordelaise et un grand nom respecté dans nombre de pays étrangers.

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