Curie, Joliot, Langevin, une famille française !

Les Curie, Joliot, Langevin, une famille française, une dynastie exceptionnelle ! En cette fin d’Année internationale de la Chimie, où est fêté simultanément le centenaire du deuxième prix Nobel de Marie Skłodowska-Curie, celui de Chimie obtenu à l’âge de 44 ans (après un premier prix Nobel, de Physique, avec Henri Becquerel et Pierre Curie en 1903), il fallait faire revivre ces trois noms, indissociablement liés à une France qui révolutionna le monde, scientifique, industriel et bien davantage…

Depuis le grand ancêtre, le mathématicien bâlois Jean Bernouilli, une succession de médecins humanistes fut suivie des physiciens Jacques et Pierre, puis de Paul Curie. Durant leur collaboration, les deux frères, Jacques et Pierre découvrirent l’effet piézo-électrique. Marie, qui vint de Pologne en France avec la volonté de poursuivre des études et de faire de la recherche malgré les difficultés inhérentes à la pauvreté et à son statut de femme et d’immigrée, épousa Pierre Curie pour former un couple de légende, qui eut deux filles, Irène et Ève.

Irène Curie fut la seconde femme (sa mère étant la première et l’unique femme à ce jour à avoir reçu deux prix Nobel scientifiques !) à être honorée du prix Nobel de Chimie, en 1935, avec son mari Frédéric Joliot. Dès l’âge de 17 ans, Irène accompagne sa mère sur le front où elles conduisent une camionnette équipée d’un appareil de radiographie, les « petites Curie ». Elles sauvèrent ainsi la vie de milliers de blessés.

Majeure, et en possession d’un baccalauréat, Irène rejoint sa mère à l’Institut du Radium qu’elle avait fondé, et devint son assistante. Elle y rencontrera Frédéric Joliot, devenu assistant de Marie Curie, sur la recommandation … de Paul Langevin. Ils auront deux enfants, Hélène et Pierre.

Irène et Frédéric Joliot-Curie travaillent ensemble sur la radioactivité artificielle et ouvrent la voie à la fission nucléaire. Le prix Nobel de Chimie 1934 leur sera attribué « en reconnaissance de leur synthèse d’éléments radioactifs ». Irène, travaillant en 1937 en collaboration avec le physicien yougoslave Pavle Savic, montra qu’en bombardant de l’uranium (cf. Uranium) avec des neutrons, un radio-isotope de durée de demi-vie 3,4h était produit, mais ce furent les chimistes Otto Hahn et Fritz Strassman, qui comprirent la portée de cette découverte… Il n’était pas évident à l’époque d’accepter l’idée qu’un élément lourd puisse se scinder en deux éléments légers, elle continua donc à rechercher des éléments plus lourds que l’uranium.

Frédéric et Irène travailleront cependant dès 1939 sur un projet de bombe atomique française, pour lequel ils reçurent des financements du Centre National de la Recherche Scientifique Appliquée, créé par décret du 24 mai 1938. Le 19 octobre 1939, le CNRSA fusionne avec la Caisse nationale de la recherche scientifique, créée en 1935, dont l’objectif, sous la présidence de Jean Perrin, était de distribuer des bourses aux jeunes chercheurs, financer les laboratoires et assurer le paiement des pensions des vieux savants. Et c’est ainsi que naquit le CNRS, dont il fut le président de 1944 à 1946…

Cette activité scientifique n’empêcha pas Irène et Frédéric, chacun de son côté, d’avoir un fort engagement militant. Irène fut membre du gouvernement du Front Populaire en 1936, comme secrétaire d’État à la Recherche scientifique. Encore une première puisqu’elle fut, avec Suzanne Lacore et Cécile Brunschvicg, les trois premières femmes à siéger dans un gouvernement français… tout en n’ayant pas le droit de vote, qui ne sera accordé aux femmes qu’en 1944 !!!! Elle devint ensuite, pour 6 ans, commissaire du CEA créé en 1946. Elle mourut d’une leucémie à l’âge de 59 ans.

Frédéric Joliot, ne fut pas en reste, parfois avec, parfois sans Irène. Durant le mois de février 1939 à Paris, avec Hans Halban et Lew Kowarski, ils réussissent à démontrer expérimentalement que la réaction en chaîne peut se produire. Craignant d’être devancé par l’équipe de Enrico Fermi et Leo Szilard aux États-Unis, il charge Halban d’aller déposer par le premier avion au départ pour Londres, un article sur leur découverte pour la revue Nature, qui parut dans le n° 143. Peu après, Francis Perrin, sollicité, calcule la masse critique de l’uranium nécessaire pour une réaction en chaîne.

Le CNRSA déposera successivement, au nom de Joliot, Halban et Kowarski, trois brevets en mai 1939 sur la production d’énergie atomique et sur les charges explosives nucléaires.

Frédéric Joliot fait jouer ses relations pour pouvoir acquérir l’ensemble mondial du stock d’eau lourde produit par la Norsk Hydro-Elektrisk Kvaelstofaktieselskbab en Norvège, soit 185,5 kg repartis en 26 bidons (cf. Eau lourde). Il passe un accord avec la STR (Société des terres rares) pour acquérir le maximum de matière radioactive. Il organise pour l’État français un contrat d’approvisionnement en uranium avec l’Union minière du Haut Katanga via les actionnaires majoritairement belges. La France devient ainsi le premier pays au monde à s’assurer un approvisionnement en uranium, et à comprendre l’importance de l’énergie nucléaire civile et militaire.

Hans Halban et Lew Kowarski, juifs, fuient la France le 18 juin 1940 en emportant 200 kg d’eau lourde et les documents permettant de reconstituer et poursuivre les travaux en cours. Les brevets seront utilisés par les Alliés pour accélérer leur programme nucléaire. Frédéric Joliot s’engage dans la Résistance en juin 1941 et prend la tête du Front national, créé par le parti communiste dont il est membre. En 1948, il supervise la construction du premier réacteur nucléaire français Zoé.

Il est élu membre de l’Académie des Sciences en 1958, honneur qui sera refusé aussi bien à Marie Curie qu’à Irène Joliot-Curie (il n’y a toujours aucune femme honorée par la section de Chimie de l’Académie des Sciences !). En 1950, il lancera l’Appel de Stockholm visant l’interdiction de la bombe atomique, recevra à ce titre, le prix Staline international de la paix (devenu prix Lénine), mais sera relevé de ses fonctions de haut-commissaire du CEA.
Il signera aussi le Manifeste Russell-Einstein.

Comme Marie, Irène Joliot-Curie, engendrera une génération de scientifique. Sa fille, Hélène, épousa le petit-fils de Paul Langevin, Michel, lui-même physicien nucléaire et son fils Pierre est biologiste.

Hélène Langevin-Joliot ingénieur, comme son père, de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI ParisTech), contribua au lancement 1957 de l’Institut de Physique Nucléaire d’Orsay, créé à l’initiative de sa mère juste avant la mort de celle-ci.

Physicienne réputée pour ses travaux sur les réactions nucléaires à moyenne énergie et les états des noyaux révélant les mouvements individuels de nucléons à haute énergie d’excitation, et désormais directrice de recherche émérite au CNRS, Hélène Langevin s’attache à la préservation du patrimoine scientifique d’une part, à la promotion de la culture scientifique et la place des femmes dans la science d’autre part. L’application de la physique nucléaire au domaine médical, tant pour le diagnostic que pour le traitement des maladies telles que les cancers (curiethérapie, cobalthérapie, protonthérapie, etc.), que pour les techniques les plus avancées de l’imagerie médicale contrebalance, pour cette femme de paix, les effets négatifs de certains aspects du nucléaire. Elle a présidé la commission de physique nucléaire du Comité national du CNRS de 1982 à 1986, et a été membre du Conseil scientifique de l’Office parlementaire pour les choix scientifiques et techniques (OPSCT) de 1985 à 1992.

Pierre Joliot, son frère, devenu directeur de recherche au CNRS en 1974, prend, entre autres, la direction du Département de biologie de l’École normale supérieure de 1987 à 1992, avant de présider le Conseil scientifique de l’École normale supérieure de Lyon. Professeur honoraire au Collège de France, ancien titulaire de la chaire de bioénergétique cellulaire, spécialiste de la photosynthèse, et membre de l’Académie des sciences et de la National Academy of Sciences américaine, il reçoit par exemple le Prix du Commissariat à l’Énergie Atomique en 1980, ainsi que la Médaille d’or du CNRS en 1982.
Il se préoccupe toujours de l’avenir de la recherche, écrit et fait de nombreuses conférences sur ce thème.

Hélène Langevin et Pierre Joliot viennent de faire un don inestimable à la Bibliothèque nationale de France. D’une part les correspondances familiales échangées par Pierre et Marie Curie avec leur fille Irène, d’autre part un ensemble de notes, cahiers, correspondances relatifs à l’activité scientifique et aux engagements politiques et sociaux d’Irène et Frédéric Joliot-Curie.

Yves Langevin, le fils d’Hélène et Michel, est astrophysicien à Orsay. Il a notamment étudié la minéralogie de la planète Mars et les possibles raisons pour lesquelles son évolution et celle de la Terre ont rapidement divergé, sans exclure l’hypothèse d’une exobiologie martienne initiale.

Quant à Ève Curie, sœur cadette d’Irène, la seule de la famille à n’avoir pas suivi la filière scientifique, elle n’a cependant pas dérogé à la tradition humaniste. Encouragée par sa mère, Marie, elle suivra des études littéraires et artistiques, où elle brillera, elle aussi. Elle s’engagera dans la France libre, parlera à Radio Londres… et sera en représailles déchue de la nationalité française en mai 1941. Volontaire dans la France combattante, elle sera nommée lieutenant à l’Etat-Major de la 1re DFL et débarquera en Provence avec la 2e DB en août 1944.
Félicitée par le général de Gaulle, elle recevra la Croix de guerre, fondera et codirigera le journal Paris-Presse.

Conseillère spéciale du Secrétaire général de l’OTAN, elle épousera un ambassadeur des États-Unis, Henry Labouisse, directeur exécutif de l’Unicef pendant 15 ans… et qui recevra le Prix Nobel de la Paix en 1965. Le sixième Prix Nobel de la famille !

Paul Langevin, à l’origine de la création de l’Union rationaliste, l’a présidée de 1938 à 1946, suivi par Frédéric Joliot-Curie (1946-1955) et depuis 2004 par Hélène Langevin-Joliot. Cette association promeut le rôle fondamental de la raison dans les capacités d’adaptation, d’organisation, d’expérimentation et de critique propres à l’espèce humaine. Elle compte parmi ses membres des scientifiques de renom, professeurs au Collège de France ou prix Nobel, des membres de l’Institut ainsi que des écrivains célèbres. Charles Sadron, spécialiste des macromolécules, l’a présidée de 1960 à 1968, ainsi que Evry Schatzman, l’astrophysicien spécialiste des naines blanches, médaille d’Or du CNRS et académicien, de 1970 à 2001.

Cette exigence, cette rigueur et cet engagement hérités de Marie Skłodowska, des Curie, des Joliot, des Langevin, ont fait et font la gloire et l’honneur de la France, malgré certains égarements qu’on espère ne jamais revoir…

Et, de Marie Skłodowska-Curie, bien sûr, cette

Pensée du jour
« Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre »

Sources

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