François Auguste Victor Grignard (1871-1935)

La découverte des réactifs de Grignard a révolutionné le monde de la chimie organique du début du siècle dernier, introduisant un nouvel outil, de mise en œuvre aisée, offrant un accès à une grande diversité moléculaire. D’un point de vue stratégique, cette découverte consacre aussi le concept d’inversion de polarité entrevu avec les dérivés du zinc mais très peu développé à l’époque.

Victor Grignard est né le 6 mai 1871 à Cherbourg. Son père est chef d’atelier à l’arsenal. Très jeune, il perd sa mère. Après des études communales brillantes, le lycée de Cherbourg l’enjoint à se présenter au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure. Malheureusement, la bourse lui étant refusée en raison de restrictions budgétaires, il entre en 1889 à l’Ecole normale d’enseignement secondaire spécial de Cluny destinée à la formation de futurs négociants, industriels et agriculteurs. Après deux années dans cette institution, une réforme des études secondaires conduit à la fermeture de l’école. Victor Grignard, encore en possession d’une année de bourse est alors affecté à la Faculté des sciences de Lyon afin d’y achever sa scolarité. Il échoue dans sa tentative pour obtenir une licence de mathématiques et part effectuer son service militaire.

Il obtiendra finalement cette licence en 1893 à son retour du régiment. A cette époque, Grignard ressent une faible attirance pour la chimie, une science dominée par l’école de Berthelot, très empiriste, et encore trop éloignée de la théorie « moderniste » atomique. Il dit de cette période « .on traitait la chimie minérale en équivalents et la chimie organique en atomes. J’en avais gardé une impression d’incohérence et de mnémonisme qui m’effrayait ». En 1894, il obtient pourtant un poste de préparateur adjoint dans le service de chimie générale de la Faculté des sciences de Lyon ou il se forme à la pratique du laboratoire au contact de Louis Bouveault.

En 1895 il entre, après avoir été promu préparateur, dans le laboratoire de Philippe Barbier qui restera son Maître et avec lequel il entretiendra des rapports cordiaux bien que parfois complexes. Barbier, élève de Berthelot (cf. Marcellin Berthelot), mais acquis à la théorie atomiste, est un homme rude et autoritaire. C’est aussi un scientifique érudit et enthousiaste qui remue beaucoup d’idées nouvelles, qu’il ne mène pas toujours à leur terme. Il abandonnera ainsi la chimie du magnésium (cf. Magnésium) à Grignard qui lui en sera toujours reconnaissant. C’est dans le laboratoire de Barbier que Victor Grignard obtient sa licence de sciences physiques en 1898 et devient chef des travaux pratiques. Il publie également à cette période son premier article avec Barbier.

Barbier s’intéresse à la chimie des terpènes (cf. Limonènes +/- : Monoterpènes), ce qui l’amène à préparer des cétones et des alcools, intermédiaires dans la synthèse de ces essences naturelles. C’est lors de la préparation de l’un de ces intermédiaires (1898), le 2,6-diméthylhept-5-en-2-ol que Barbier propose à Grignard d’additionner sur la cétone correspondante l’iodure de méthyle en présence de magnésium dans l’éther anhydre, sur le modèle des travaux des chimistes russes Georg Wagner (ou Egor E. Vagner, 1849-1903) et Alexander M. Saytseff (1841-1910), qui, eux, utilisaient le zinc. Il est à noter que dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les chimistes n’avaient à leur disposition qu’une seule catégorie d’organométalliques, les organozinciques (cf. Zinc), découverts par Edward Frankland en 1849 puis développés par Alexander M. Saytseff et Sergei N. Reformatsky. La réaction, la première mettant en jeu un organomagnésien, est alors décrite comme violente et produit l’alcool correspondant :

Cette réaction était tout à fait impossible avec le zinc, révélant par là-même la réactivité particulière du magnésium. L’addition d’un mélange d’une cétone et d’un halogénure sur du magnésium connue aujourd’hui, sous le nom de réaction de Barbier s’avère pourtant difficile à reproduire et généraliser, au point que Barbier se borne à ne publier que la réaction représentée ci-dessus.

Il propose néanmoins à Grignard, nouvellement nommé chef de travaux (1898), de reprendre cette réaction et de l’améliorer. Grignard connaît rapidement les mêmes problèmes de reproductibilité, mais a alors l’idée de préparer l’organomagnésien selon la méthode développée par E. Frankland et J.A. Wanklyn pour la synthèse du diméthylzinc, Zn(CH3)2, à partir de l’iodure de méthyle en présence de zinc dans l’éther anhydre. L’intuition de Grignard que le magnésium, plus électropositif que le zinc, devrait conduire à une réaction complète est la bonne. Il note ainsi que « ..l’iodure de méthyle n’attaque que très lentement, à froid, la tournure de magnésium, mais si on ajoute un peu d’éther anhydre, il se déclare une réaction qui ne tarde pas à devenir extrêmement vive….  » Il vient de préparer le premier organomagnésien dont il note la formule CH3MgI. L’addition d’un aldéhyde ou d’une cétone conduit ensuite aux alcools correspondants avec généralement de bons rendements. Ces travaux sont présentés le 14 mai 1900 devant les membres de l’Académie des Sciences par Henri Moissan (cf. Henri Moissan) sous le titre : « Combinaisons organométalliques du magnésium » (et publiés aux Comptes rendus de l’Académie des Sciences, 1900, 130, 1322-1324) :

La méthode, simple, s’avère applicable à de nombreuses fonctions de la chimie organique. Elle suscite un énorme engouement au sein de la communauté des chimistes français, et en particulier Edmond Blaise (1872-1939) ou encore Auguste Béhal (1859-1941) avec lesquels Grignard aura quelques relations épistolaires polies mais acerbes montrant que le jeune savant eut quelques difficultés à conserver la paternité de sa découverte. Conscient de l’intérêt grandissant de ses contemporains pour la chimie des organomagnésiens et de la forte compétition en résultant, Victor Grignard, après un travail acharné, soutient sa thèse de doctorat ès-Sciences physiques le 18 juillet 1901 sur les « Combinaisons organomagnésiennes mixtes et leurs applications à la synthèse d’alcools et d’hydrocarbures ».

Il est ensuite nommé en 1905 Maître de conférences à l’Université de Besançon, puis l’année suivante il retourne à Lyon au même grade dans le laboratoire de Barbier, avant d’obtenir en 1908 un poste de Professeur-adjoint de chimie générale. En 1909, il obtient la charge du département de chimie de l’Université de Nancy avant d’être nommé Professeur, succédant ainsi à Edmond Blaise parti à Paris.

Pour ses contributions importantes, il est lauréat à deux reprises (1901-02) du prix Cahours (de l’Institut de France), du prix Jecker (1912) et reçoit également la médaille Berthelot. La consécration internationale survient en 1912 avec le prix Nobel qu’il partage avec Paul Sabatier (cf. Paul Sabatier). Il est alors le plus jeune lauréat Nobel avec Ernest Rutherford. La même année, la Société chimique de France lui remet la médaille Lavoisier. En 1913, à sa grande satisfaction, il est élu membre correspondant de l’Académie des sciences en remplacement de Paul Sabatier devenu membre non-résidant. Il est également fait chevalier de la Légion d’Honneur. Il sera fait officier en 1920, puis commandeur en 1933.

En 1914, il est mobilisé comme garde-côte à Cherbourg, une tâche de « simple pousse-caillou  » qui ne lui convient pas. Après une année, le ministre de la Guerre consent enfin à utiliser à meilleur escient les capacités du jeune prix Nobel. Il est affecté à la Direction du matériel chimique de guerre ou il étudiera notamment la chimie de l’ypérite et concevra un appareillage simple de détection. Cette période lui permettra de nouer des liens indéfectibles, notamment avec Charles Moureu et André Mayer du Collège de France ou encore André Kling. En 1919, il succède à Philippe Barbier à la Faculté des sciences de Lyon, puis prend deux ans plus tard la direction de l’École de chimie industrielle. Enfin, en 1929 il accepte la charge de doyen de la Faculté des Sciences.

Victor Grignard a également noué des relations internationales importantes. Il fut membre de la mission Tardieu en 1917 et dans ce cadre passa plusieurs mois aux États-Unis. Il prononça plusieurs discours qui marquèrent l’auditoire, et notamment celui du Mellon Institute où il soulignait l’importance des liens créés entre l’industrie et l’université.

Les relations entre Victor Grignard et son mentor Philippe Barbier n’ont pas toujours été sereines, mais jamais conflictuelles. Bien que ce dernier ait abandonné à Grignard l’étude du magnésium en chimie organique, comme l’atteste l’absence de son nom sur la note du 14 mai 1900, il en a cependant revendiqué plus tard la paternité et en conçut une frustration assez profonde. Grignard craint ce ressentiment pour celui qu’il estime et qu’il considère comme son « Maitre vénéré  ».
Ainsi, lorsqu’il apprend que le prix Nobel lui est décerné, il écrit dans une lettre à son ami Louis Meunier (13 septembre 1912) : « j’aurais préféré, quitte à attendre encore un peu, voir partager le prix entre Sabatier et Senderens et le partager ensuite moi-même avec Barbier….  »
Victor Grignard a également consenti des efforts conséquents afin de promouvoir la chimie organique et l’enseignement de cette science en plein essor. A la fin de sa carrière, il accepta ainsi pour les éditions Masson, la lourde tâche de diriger l’édition d’un traité de chimie organique en langue française, auquel il associera bon nombre de chimistes organiciens français, suisses et belges.
Il verra de son vivant la publication des tomes I et III.

Victor Grignard a publié près de 170 articles et à l’heure de sa mort, survenue brusquement le 13 décembre 1935 suite à un ulcère à l’estomac, on pouvait dénombrer près de 6 000 articles relatifs à la chimie des organomagnésiens, illustrant, si besoin est, l’influence de ce chimiste d’exception auprès de ses contemporains.

Sur le plan personnel, Victor Grignard épousa Augustine Marie Boulant en 1910. Ils eurent deux enfants, dont Roger, qui embrassa une carrière académique de chimiste sur les pas de son père. On lui doit notamment un «  Précis de chimie organique », qu’il publia en 1937 avec Jean Colonge, un autre disciple de V. Grignard, ouvrage basé sur les notes de cours de Victor Grignard à la Faculté des sciences et l’École de chimie industrielle de Lyon.

Pensée du jour :
« Chacun de nous a son étoile. Suivons-la en nous félicitant de la voir chaque jour un peu plus loin »

Sources :

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