Jean-Baptiste Dumas (1800-1884)

Né un 14 juillet dans une ville qui s’écrivait alors Alais, Jean-Baptiste Dumas est un des rares scientifiques français du XIXe siècle célébré de son vivant tant en France qu’à l’Étranger : il fut à la fois pharmacien, chimiste et médecin, mais aussi engagé en politique.

Son père, Jean-Baptiste, dessinateur de talent et peintre distingué, après avoir séjourné plusieurs années à Paris, s’était retiré dans sa ville natale, et devenu commis de l’administration municipale. Il fit avec succès ses études classiques au collège d’Alais. Il avait alors l’idée de se préparer à l’École navale, mais vers sa seizième année, le cours de ses études se trouva brusquement interrompu à la suite d’un différend avec le Principal du collège : il sortit aussitôt du collège et refusa d’y retourner. Curieux et observateur, il poursuivit son éducation en occupant la Bibliothèque de la ville, puis en travaillant comme apprenti dans une pharmacie locale.

Les circonstances de l’époque -c’était les conséquences de la chute du Ier Empire- l’amenèrent à souhaiter quitter Alais et, sur la recommandation d’un proche de la famille, il part pour Genève travailler dans la pharmacie d’Augustin Le Royer, issu d’une famille originaire de La Rochelle, lieu de rendez-vous et de travail des savants de l’époque orientés vers la chimie et la physiologie.

Il suit à l’Université de Genève les cours de physique de M.A. Pictet, de chimie de C.G. de la Rive et de botanique de P.A. de Candolle.

Il dispose dans le laboratoire attenant à l’officine de moyens qui lui permettent d’entreprendre différents travaux. C’est ainsi qu’à l’âge de vingt ans, il y conçoit une méthode de mesure des masses des densités de vapeur qu’il reprendra plus tard et propose différentes préparations pour le traitement du goitre : teinture d’iode, iodure de potassium et iodure de potassium ioduré, inaugurant ainsi la médication iodée moderne (cf. Tyrosine ; Iode).

Ce dernier travail attire l’intérêt de Pierre Prévost, médecin fortuné avec lequel il explore chimie physiologique et même embryologie. Ils publient un mémoire sur la physiologie du système nerveux, qui retient l’attention d’Alexandre von Humboldt, membre associé de l’Académie des Sciences et grand ami de Gay-Lussac, de passage à Genève (cf. Louis Joseph Gay-Lussac). Sur sa recommandation, il part pour Paris et se voit confier les conférences de chimie de l’Athenæum. L’année suivante, François Arago le fait élire par le Conseil de l’École Polytechnique comme répétiteur du cours de chimie de Louis Jacques Thénard, sans qu’il ait eu à poser sa candidature.

En raison de sa réputation, il est discrètement observé par les membres éminents de l’Académie des sciences : Laplace, Berthollet, Vauquelin, Gay-Lussac, Arago, et Poisson. Il développe les méthodes expérimentales débutées à Genève. En 1826, il édite ses théories atomiques, et sa méthode de détermination des poids moléculaires par densité de vapeur : « Je m’occupe d’une série d’expériences ayant pour objet de fixer les poids atomiques d’un grand nombre de corps en déterminant la densité de ces corps à l’état de gaz ou de vapeurs ». Son travail est suivi avec enthousiasme, particulièrement quand il critique les théories électrostatiques de Berzelius.

Gendre du minéralogiste Alexandre Brongniart, il travaille aux côtés de son fils, Adolphe Brongniart, à la fondation en 1823 des Annales des Sciences naturelles. Il écrit de nombreux articles dans le Dictionnaire classique d’Histoire naturelle de Bory de Saint-Vincent (1778-1846).

Dès 1828, frappé par le faible niveau de l’enseignement scientifique en vue de ses applications, il conçoit avec trois de ses amis, Olivier, Péclet et Lavallée, le projet de fonder à Paris une école où cette lacune serait comblée. L’École centrale des Arts et Manufactures, qui deviendra l’École centrale de Paris, s’ouvre en 1829 et il y enseigne jusqu’en 1833, date à laquelle il cède cette fonction à son préparateur, Auguste Cahours. Il faut dire qu’en 1832, il succède à Louis Joseph Gay-Lussac dans la chaire de chimie de la Sorbonne et est élu à l’Académie des sciences.

En 1834, avec son élève Eugène-Melchior Péligot, il démontre que l’esprit de bois est en réalité un second alcool différant de l’alcool éthylique par un groupe méthylène en moins. Puis, toujours avec E.-M. Péligot, en étudiant le blanc de baleine, il prouve que ce produit contient un troisième alcool, l’alcool cétylique (d’où son nom), se distinguant de l’alcool de vin et de l’alcool de bois par un multiple de la quantité de carbone et d’hydrogène qui les distingue l’un de l’autre. Enfin, A. Cahours, en étudiant l’huile de pomme de terre, en extrait un quatrième alcool, l’alcool amylique, occupant une place intermédiaire entre l’alcool de vin et l’alcool de blanc de baleine : la famille des alcools était fondée, introduisant ainsi la notion de classe de composés. Dans un domaine voisin, il précisa la composition d’éthers.

Entre 1833 et 1839, Jean-Baptiste Dumas étudie les réactions de substitution. Il établit la théorie des substitutions, en démontrant la possibilité de substituer l’hydrogène par du chlore dans les composés organiques. Il note également l’action du chlore sur l’acide acétique qui conduit à l’acide trichloracétique, confirmant ainsi que « le chlore possède le pouvoir singulier de s’emparer de l’hydrogène et de le remplacer atome par atome ».

En 1840, dans un travail effectué en commun avec H. Stas, qui sera considéré comme un modèle de perfection expérimentale et de critique, il établit le véritable poids atomique du carbone, aussitôt universellement admis. Ce résultat le conduit, en 1842, à réviser le poids atomique de l’oxygène, soit à réviser la composition de l’eau. C’est ainsi que les nombres fondamentaux 1, 12 et 16, pour l’hydrogène, le carbone et l’oxygène, furent définitivement admis. Toujours dans le domaine de la perfection analytique, il met au point la méthode d’analyse de l’azote dans un composé organique, méthode qui fut plus tard concurrencée par celle de Kjeldahl, mais qui revient en force grâce aux développements de la chromatographie en phase gazeuse. Il a également recalculé les poids atomiques d’environ 30 éléments.

En 1835 il succède au baron Thénard à l’École Polytechnique et en 1839 il succède à l’École de Médecine à Nicolas Deyeux. Titulaires de trois chaires des plus prestigieuses, il gagna ainsi l’épithète de « premier chimiste de France ». Cerise sur le gâteau, il est nommé à la suggestion d’Alexandre von Humboldt secrétaire-à-vie de l’École Polytechnique.

La carrière scientifique de Jean-Baptiste Dumas est abrégée par la révolution de 1848. On fit alors confiance aux hommes de science (mais aussi à des poètes) pour la conduite de l’État ; à la demande des citoyens de Valenciennes, il est élu, cévenole d’origine, député de l’Assemblée nationale législative, puis fut désigné ministre du commerce et de l’agriculture par le Prince Président qui lui dit « Vous serez mon Chaptal ».

Le coup d’État du 2 décembre 1851 le nomme sénateur et vice-président du Conseil supérieur de l’éducation, Napoléon III considérant sa connaissance indispensable au renouveau des réussites scientifiques en France.

Quand le Second Empire est renversé par la guerre de 1870, la carrière politique de Jean-Baptiste Dumas s’achève aussi brutalement qu’elle a commencée. Il est encore secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, mais n’a plus aucune activité politique. Il passe son temps en s’occupant aux Facultés et en interrogeant ses pairs sur les recherches en chimie. Sa santé diminuant, il réside à Cannes pendant les mois d’hiver. Au printemps 1884, il voulut rentrer à Paris et reprendre ses activités à l’Académie des sciences, quand ses forces s’affaissèrent, et le 11 avril, il s’éteignit doucement.
Il est enterré au cimetière du Montparnasse.

Jean-Baptiste Dumas était un personnage ambigu, glacial ou extrêmement chaleureux. Berzelius et Liebig le nommèrent « le jésuite ». Ses relations avec Liebig ont été de déclarations outrancières, d’alliances brèves et de rivalité farouche pour dominer la chimie organique sur la scène internationale : à partir de 1842, Justus von Liebig le considère comme son rival jusqu’à leur réconciliation en 1850, à l’initiative du chimiste lillois Frédéric Kuhlmann. Il aimait le confort, les honneurs et les avantages dus à sa position. Il savait aussi changer d’opinion et ne montrait pas un courage héroïque en toute circonstance… Pour reprendre Jean Jacques qui consacra un ouvrage à la correspondance inédite entre Auguste Laurent et Jean-Baptiste Dumas, il « connaît admirablement la règle du jeu de la réussite universitaire et de la réussite tout court, il est puissant et il fréquente les puissants du jour ».

Jean-Baptiste Dumas a été nommé président de la Société Chimique de Paris le 28 décembre 1858. La veille, il n’était pas membre… Durant ses deux années de présidence, il s’est montré très rarement aux séances : sa présence n’est repérée que le 11 mars et le 23 décembre 1859. Le plus souvent, c’est Louis Pasteur qui préside, Pasteur qui prendra sa succession en 1861. Le Dr. Quesneville, directeur du Moniteur scientifique, reconnaît cependant que la Société a gagné à l’avoir pour président : « M. Dumas, tout lion qu’il est, s’est conduit comme un agneau ; il a protégé la société, et, sur elle, s’est reflété l’éclat de son nom ». Il existe d’ailleurs aux archives de l’Académie des sciences le billet dans lequel Charles-Adolphe Wurtz, alors secrétaire de la Société chimique de Paris, annonce à J.-B. Dumas que la « Société lui a décerné à l’unanimité le titre et les fonctions de président d’honneur perpétuel ».

Près de 900 publications résument l’activité scientifique de Jean-Baptiste Dumas. Il tira progressivement de l’ensemble de ses leçons son Traité de Chimie Appliquée aux Arts. Le premier volume, paru en 1828, renferme la substance de ses trois années d’enseignement à l’Athenæum ; le huitième et dernier n’a été publié qu’en 1846. Cet ensemble qui lui a coûté dix-huit ans d’efforts comporte dans la page de titre de son édition de 1847 :

Membre de l’Institut royal et de l’Académie royale de Médecine, Doyen de la Faculté des Sciences, professeur à la Faculté de Médecine et à l’École Centrale des Arts et Manufactures, membre de la Société Royale de Londres et de Académie des Sciences de Stockholm, Correspondant des Académies de Berlin, de Turin, de St-Pétersbourg, de Moscou, de Copenhague, etc., etc., d’où la...

...Pensée du jour
« Heureux temps ou le h index n’existait pas, seulement le Acad index et son et cætera ! »

Sources

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