Laque

Féminin ou masculin ? Plaisir des yeux et du toucher, il est masculin lorsque l’on parle d’une œuvre exécutée dans cette matière, qui, elle, est féminin… Etonnante la langue française qui masculinise l’objet d’art, achevé, et féminise « la mère porteuse », sans qui l’œuvre ne pourrait exister !

La laque naturelle a deux sources, l’une végétale, l’autre originaire d’insectes de la famille des cochenilles.

La laque végétale est une exsudation provoquée par incision sur les troncs « d’arbres à laque », de la famille des magnolias, et dont le nom générique est Toxicodendron (anciennement Rhus, nom encore utilisé par les artisans laquiers) et qui poussent en Asie : en Chine, il s’agit du Rhus succedanea, au Japon c’est le R. vernicifera et dans l’ancien Tonkin, la variété R. succedanea dumoutieri.
|En Birmanie, le Melanorrhoena usitata, en fournit également.

Tous ces arbres, souvent très hauts, produisent une sève hautement allergisante, qui contient de l’urushiol, qui tire son nom du nom japonais de cette espèce urushi (漆) et/ou du thitsiol, des polymères à base de catéchols substitués. La composition de ces résines est évidemment complexe, une revue japonaise en a fait un inventaire détaillé, étudiant notamment la laque d’objets anciens.
Le latex, recueilli artisanalement, est un liquide crémeux que l’on protège du soleil (qui provoquerait évaporation et solidification) et de la pluie qui le diluerait. Selon sa qualité, la laque obtenue servira, à fabriquer des vernis, des peintures, des adhésifs, à rendre étanche des récipients, mais aussi de véritables objets d’art. On trouve au Japon des objets traités par ce vernis, que certains datent de la période Jōmon, soit environ il y a 9 000 ans.

Une longue histoire, pas toujours naturelle

On a longtemps admis que c’est au Japon que l’art de la laque a vu le jour. Il est exact que ce sont les japonais qui ont mené cet art à sa plus haute perfection, mais c’est bien en Chine que la laque prend ses racines, il y a plus de trois mille ans, et sa technique s’est développée ensuite dans toute l’Asie du Sud-Est. Appliquée sur le bois elle le protège en l’imperméabilisant. On s’en servait aussi comme colle pour faire adhérer des inscriptions en or sur des armes de bronze, dès la plus haute Antiquité chinoise. Cependant son usage principal semble avoir concerné la protection des cercueils dès l’époque de la dynastie Zhou. La production de laque s’est accrue et démocratisée dès le IVe siècle avant notre ère. En mélangeant des pigments à cet enduit on obtenait une riche palette de couleurs : rouge, noir, jaune, blanc, brun et bleu. En Birmanie, les origines de la laque semblent venir des pagodes de Bagan au XIIe siècle.

Dans les années 1680, la dynastie des Dagly de Spa, en principauté de Liège, réalisa des imitations fort prisées, appelées le vernis Dagly qui firent une bonne part de la renommée européenne de la ville d’eau et qui brisèrent le monopole de la Hollande qui resta longtemps la seule importatrice de laques japonaises. En 1730, les frères Martin à Paris mettent au point une imitation de laque à base de copal, le vernis Martin, malheureusement fragile à l’eau.

Vers le milieu du XIXe siècle, les progrès de la chimie permettent la mise au point d’un vernis laque de meilleure qualité. Pendant la Première Guerre mondiale, la laque fut employée pour renforcer la résistance des hélices d’avion. Au XXe siècle des vernis laque performants apparaissent grâce à de nouvelles formules et à des vernis durcissant à l’air. On voit apparaître des laques nitrocellulosiques, glycérophtaliques ou polyuréthanes. Ces « laques modernes » furent employées par les décorateurs du mouvement Art déco sur toutes sortes de supports : contreplaqué, latté, aggloméré ou encore tôle d’aluminium.

La technique de la laque ancienne

Afin d’en conserver les propriétés, le résine récoltée doit être débarrassée de ses impuretés solides, puis être entreposée dans une cave obscure et fraîche, pendant plusieurs mois, dans des paniers de bambou laqués et hermétiquement clos. Le latex décante naturellement en couches de différentes densités, dont la plus légère est réservée aux dernières étapes de la fabrication des objets d’art. Les anciens chinois auraient ajouté des carcasses de crabe (cf. Chitine & Chitosane) pour ralentir son épaississement.

La laque adhère bien sur toutes sortes de surface, bois, métal, verre, etc. sous réserve que leur surface ne soit pas trop lisse. Par contre, elle brûle les tissus, hormis ceux en soie naturelle. Les laques naturelles peuvent être oxydées à chaud (moins de 250°C) et c’est ainsi que les japonais décoraient traditionnellement les armures ou les gardes de sabre. Si le support ne s’y prête pas, le durcissement de la laque est obtenu par oxydation et fermentation dans une atmosphère humide et tiède. Durcie, la laque naturelle devient insoluble et ne peut plus être attaquée par la plupart des produits chimiques et des microorganismes.

C’est un barattage lent, régulier, et exclusivement manuel, qui permet d’obtenir les plus belles laques. Pour la laque ambrée, le maître utilise une palette en bois et le récipient est généralement en vannerie ; pour la laque noir, la plus belle, la palette est une barre de fer doux et le récipient doit être en grès. L’opération de laquage proprement dite est longue et minutieuse, et peut comprendre jusqu’à 18 couches et plus déposées avec des pinceaux plats, faits de cheveux de chinois. Après séchage, plusieurs couches de laque mêlée de sciure de bois très fine, appliquées avec une palette en corne, permettent d’obtenir une couche parfaitement plane, qui sera lentement séchée…
Les couches suivantes sont des laques à terre tamisée, appliquées avec des pinceaux en poils de queue de buffle, etc.

Après toutes opérations, l’objet peut recevoir les laques décoratives, de plus en plus légères, en 5 à 6 couches successives poncées au charbon de bois… la dernière finition s’effectue à la main et avec de la corne de cerf calcinée. Pour obtenir un ensemble de 3 à 4 mm d’épaisseur, il faut compter de 6 à 9 mois : une véritable gestation !

La laque peinte est obtenue en dessinant le motif décoratif avec une pointe sèche, repris avec des laques de couleur, qui formeront in fine un léger relief. Les laques de couleur, très difficiles à obtenir, sont teintées par des pigments végétaux, essentiellement le vermillon (rouge) et l’orpiment (jaune). Le blanc étant impossible à obtenir, ce sont des incrustations qui en font office, nacre ou coquille d’œuf, coquillage pilé ou ivoire. La laque d’or est obtenue en appliquant le métal en poudre très fine sur la laque fraîchement posée.

La technique, dite de Coromandel, consiste à graver la surface obtenue après tous les laquages, non pas en poussant la matière avec un ciseau comme sur le bois, mais en la retirant à l’aide d’un crochet. On atteint ainsi la perfection, en évitant les risques d’écaillures, même microscopiques.
Les laques de Coromandel ont été créées à partir du XVIIe siècle en Chine et rapidement exportées en Europe. Leur nom provient d’un comptoir que détenait la Compagnie des Indes, par lequel transitaient les objets, réalisés en Chine, souvent de grands paravents.

Les artistes occidentaux du XVIIIe siècle tentèrent de pallier cette méconnaissance technique, et c’est ainsi que naquit le « Vernis Martin », substitut européen à la technique de la laque. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que la laque de Coromandel fut utilisée par les artistes européens. Elle connut son heure de gloire entre 1910 et 1930, durant la période Art Déco.

Laque et Occident

L’Occident doit beaucoup au Japon dans ce domaine. Jean Dunand, initié vers 1912 par Seizo Sugawara et surtout Katsu Hamanaka, qui résida en France, puis son fils Bernard, n’ont pas seulement introduit cette technique à l’Ouest (et particulièrement à Paris), ils en ont fait un procédé nouveau, participant très activement aux innovations de l’Art Moderne. Des artistes chinois, connaissant la laque « sumac » (japonaise et continentale) et la laque « Coromandel » (continentale), y ont contribué également. Les techniques sont identiques à celles utilisées par les maîtres laquiers, et les objets réalisés, totalement originaux, rivalisent en beauté avec les objets d’art anciens.

La gomme-laque ou shellac

La gomme-laque est issue de la sécrétion de la femelle d’une cochenille asiatique, Croccus lacca. L’insecte producteur est connu sous plusieurs noms, dont Lacca de Lucifer, et Lacca de Kerria. La résine lui permet d’adhérer aux troncs des arbres (ficus et aleurites). Selon la nourriture de l’insecte, et la saison, deux couleurs dominent le marché, l’orange (Bysacki) et un ambre blond (Kushmi).
Ce polymère naturel est utilisé comme vernis en ébénisterie et en lutherie, et dans la fabrication d’encres de Chine. Au début du XXe siècle, elle sera à la base de l’industrie du disque 78 tours, puis sera remplacée progressivement par la bakélite (cf. Méthanal) à partir de 1938, puis par le vinyle (cf. Polychlorure de vinyle).

Dans certains pays, on en continuera la production jusque dans les années 70. De très nombreux objets du quotidien furent fabriqués avec de la gomme-laque : peignes, bijoux, et jusqu’à des dentiers… Elle est utilisée pour protéger les pages en braille. Soluble dans l’éthanol et de nombreux solvants, elle est toujours utilisée comme bouche-pores, comme couche d’apprêt, comme adhésif pour coller les palettes en rubis de l’ancre d’une montre (échappement d’Achille Brocot), etc. Elle est également utilisée comme additif alimentaire, sous la dénomination E904, que les végétaliens évitent car il est d’origine animale et pourrait contenir de petits insectes…

Laque et poésie

La laque n’est pas destinée uniquement au plaisir des yeux et du toucher. Sa beauté a aussi inspiré des poètes comme Jun’ichiro Tanizaki dans L’Éloge de l’Ombre :
« On sert, aujourd’hui encore, le bouillon dans un bol de laque (qui) vous donne, jusqu’à ce que vous le portiez à la bouche, le plaisir de contempler dans ses profondeurs obscures, un liquide dont la couleur se distingue à peine de celle du contenant, et qui stagne, silencieux, dans le fond. »

Pensée du jour
« Manger dans une assiette plate et blanchâtre de style occidental, quel manque de raffinement, alors que dans un plat laqué, on jouit d’un plaisir quasi mystique, avec même un petit goût zennique ! »

Sources

Pour en savoir plus

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