Morphine

Sœur miséricordieuse du coquelicot, Papaver somniferum album est la première plante dont le principe actif sera extrait et nommé morphine d’après Morphée, dieu du sommeil et des rêves. Le pharmacien allemand Sertürner l’isolera en 1805 ; c’est un alcaloïde dont la structure moléculaire ne sera établie par Robert Robinson qu’en 1925 : la morphine ou 7,8-didehydro-4,5-époxy-17-méthylmorphinan-3,6-diol, C17H19NO3. Elle est utilisée généralement sous forme de sel, de sulfate ou de chlorhydrate, et sert toujours de référence pour mesurer l’efficacité des autres analgésiques.

Depuis 1952, la synthèse chimique de la morphine (comme des dérivés morphiniques) est possible, mais elle est beaucoup plus coûteuse que son extraction. L’intérêt de la synthèse réside cependant dans l’obtention d’énantiomères dont les effets pharmacologiques sont différents, par exemple le lévorphanol et l’étorphine (composés lévogyres) sont deux puissants analgésiques, au contraire du dextrorphan (dextrogyre) connu entre autres comme antitussif, confirmant à nouveau l’importance de la structure spatiale des molécules pour rendre compte de leur activité biologique.

C’est la morphine, important neurotransmetteur, qui a été à l’origine de la découverte des récepteurs enképhalinergiques, et des enképhalines, et non l’inverse. En 1973, l’existence de récepteurs spécifiques aux opioïdes au niveau du système nerveux central est mise en évidence in vitro, et en 1975 Hughes et Kosterlitz partent de l’hypothèse que la morphine devrait occuper les sites de récepteurs de molécules endogènes. Ils découvriront ainsi les endomorphines, qu’ils nommeront enképhalines, « morphines » naturellement produites par le corps humain. La voie sera ainsi ouverte à de nombreux travaux destinés à mieux comprendre le fonctionnement de la douleur. Le réseau de mécanismes en jeu n’est pas totalement élucidé.

La morphine sera le premier principe actif extrait d’une plante à avoir pu être injecté par voie intraveineuse (grâce à l’invention de la seringue creuse en 1850). Elle fut ainsi largement employée à la fin du XIXe siècle, notamment pour rendre supportables les terribles amputations réalisées à vif sur les champs de bataille dans les guerres de Crimée, de Sécession, la guerre franco-allemande de 1870, etc. Son action analgésique, d’une durée de 4 à 6 heures, s’accompagne d’effets comportementaux, mais aussi d’effets respiratoire, cardio-vasculaire, oculaire, et digestif (diarrhée, vomissements).

La tolérance à la morphine se traduit par une diminution de ses effets lors d’administrations répétées. Une dépendance à la fois psychique et physique se développe rapidement, liée probablement au couple systèmes dopaminergique-enképhalinergique. Le manque apparaît au bout de 8 à 12 heures chez un morphinomane ; chez la femme enceinte, la dépendance est transmise au fœtus. L’effet addictif de l’exercice physique, parfois dénoncé, n’est plus attribué à la production d’endomorphines chez les sportifs ! Mais attention, la morphine est le métabolite actif de plusieurs substances, dont la codéine (méthylmorphine, antitussif) et l’héroïne (diacétylmorphine).

Des graines et des capsules de pavot à opium ont été trouvées dans des habitats néolithiques datant d’environ 7 000 ans. Les sumériens, il y a 4 000 ans, le dénomme « plante de la joie ». La Grèce antique en décore Hypnos, le sommeil, mais aussi Thanatos, la mort. Le Népenthès, drogue de l’oubli, est décrit par Homère dans l’Odyssée et Hippocrate (ou Galien, on ne sait pas vraiment) en fait la base de la Thériaque, en usage dans notre pharmacopée jusqu’en 1884. De Pierre le Grand, Frédéric II, Catherine de Russie, Richelieu à Baudelaire, Goethe, Goya et même Sherlock Holmes, l’opiomanie est largement répandue en Europe dans toutes les couches de la société.

Contrairement au gin et au vin lourdement taxés, l’opium est bon marché et son abus est apparu au XVIIIe siècle en Angleterre, avec le laudanum ou les pilules vendues en pharmacie. La Compagnie des Indes orientales importe en Chine de plus en plus d’opium, créant les conditions des deux guerres de l’opium entre 1839 et 1860 aux conséquences dramatiques, puisque un cinquième de la population chinoise sera opiomane à la fin du XIXe siècle !

Depuis cette époque, une législation internationale sur les stupéfiants a été mise progressivement en place, ce qui n’empêche pas une production illicite d’opium d’au moins 5 000 t/an, dont les 2/3 serviraient à la fabrication d’héroïne.

La pensée du jour :
« O douleur, ô mort fine… »

Sources :

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