Parfum, la saga

De l’odeur au parfum… Dans la série « délices de la nature », après venins et poisons, et avant arômes, puis teintures naturelles, voici parfums. Délices de la nature certes, mais aussi chimie élaborée, subtile.

L’histoire du parfum se confond avec celle des hommes : élément essentiel dans les rites de toutes les religions, nous les retrouvons en usage sur les autels de Zoroastre comme sur ceux de Confucius, dans les temples de Memphis comme dans ceux de Jérusalem. Mieux encore, on pense que la matière calcinée entourant le crâne d’ours posé comme sur un autel dans la grotte Chauvet servait d’offrande, il y a quelques 40 000 ans déjà. L’odeur des chairs brûlées, animales ou humaines, était supposée, dans bien des civilisations, flatter les narines des Dieux et attirer leurs faveurs…

L’odeur elle-même, telle que nous la percevons, résulte d’un processus biologique complexe, dont les premières étapes, connaissance des gènes des récepteurs olfactifs et du traitement initial de l’information par le système olfactif, ont valu le Prix Nobel de médecine et physiologie à Richard Axel et Linda Buck en 2004. La meilleure connaissance de la chimioperception périphérique des molécules odorantes permet d’établir des relations structure/activité plus pertinentes, mais ne devrait pas conduire à une révolution dans l’industrie des cosmétiques et des parfums comme ce fut le cas au XIXe siècle avec le développement de la chimie organique de synthèse, accompagnée pragmatiquement par quelques véritables artistes, les maîtres parfumeurs ou « nez ».

Les avancées dans la compréhension de la perception olfactive et ses incidences en termes cognitifs et comportementaux, la mise en évidence de rapports subtils entre aires olfactives, mémoire et comportements associés (plaisir, répulsion, excitation…), outre qu’elles rendent compte de nos réactions primaires (appétit, nausée, souvenirs comme la « madeleine de Proust », etc. et leurs conséquences en termes nutritionnels), expliquent l’imbrication de nos divers sens, et comment notre perception du Beau dépend aussi bien de la vue, du toucher, du goût, de l’audition, que de l’odorat, si bien décrit dans les synesthésies baudelairiennes (« les parfums, les couleurs et les sons se répondent »), loin de l’assertion « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse » !

A l’origine, le parfum ne pouvait, évidemment, être que d’origine naturelle, essentiellement végétale et parfois animale comme le musc prélevé sur le chevrotin du Tibet (qui était sacrifié), ou l’ambre gris, calcul intestinal du cachalot (l’ambre de parfumerie est une association (couleur ambrée) de vanilline (cf. Vanille) et de labdanum !), ou la civette, le castoréum et la cire d’abeille.

Un des parfums les plus utilisés a été l’encens (extrait de l’arbre à encens, Boswellia sacra, dont la résine contient de nombreux terpènes, notamment des triterpènes pentacycliques (cf. [Triperpènes polycycliques->389]). Cité 118 fois dans la Bible, dont 113 dans l’Ancien Testament, pour l’autel du temple de Jérusalem, il faisait l’objet d’une préparation complexe, rapportée dans le Talmud, incluant de nombreux ingrédients encore utilisés comme le frankincense, le balsam, etc.
Sont également cités à diverses reprises le cinnamome, l’acanthe, la myrrhe, le nard, l’aloès, le safran et le roseau odorant.

Les matières végétales utilisées peuvent être des fleurs (rose ou jasmin, fleur d’oranger et de lavande, mimosa et narcisses…), des fruits (surtout des agrumes comme limette et bergamote), mais aussi des écorces (cannelle, santal, cèdre, bouleau, gaïac), des résines (encens, myrrhe, benjoin, labdanum extrait de Cistus ladaniferus), ou les plantes elles-mêmes, leurs feuilles, graines, etc. (romarin, patchouli, verveine, cardamone, coriandre, vétiver…) et même des lichens au parfum chypré…Les méthodes d’extraction sont nombreuses, certaines très anciennes, et mises en œuvre selon la nature du produit et son éventuelle fragilité : expression, distillation à la vapeur d’eau, enfleurage à chaud ou à froid (on plonge la fleur dans un bain de graisse animale), macération, extraction par solvants, et plus récemment extraction au dioxyde de carbone supercritique (cf. Dioxyde de carbone, Caféine).

Une première révolution a été l’utilisation du parfum à des fins non religieuses (offrandes, rites funéraires). Il est fait état d’onguents parfumés dans des tablettes sumériennes et des papyrus de Égypte ancienne. Marco Polo en parle au début du XIVe siècle, associant déjà parfum et santé, avec des aspects magiques sous-jacents.

Mais c’est surtout l’eau de la reine de Hongrie, un alcoolat de romarin (macéré dans l’esprit de vin, technique inventée au XIIe siècle par Arnaud de Villeneuve), créé en 1370 pour Élisabeth de Pologne qui marque cette étape. La légende raconte que cette eau merveilleuse l’aida à conserver sa beauté et que c’est grâce à elle qu’elle fut demandée en mariage par le Prince de Pologne alors qu’elle était âgée de 72 ans (en réalité, elle a été nommée régente par son fils Louis…). Utilisée à la Cour du roi Charles V dès le XIVe siècle, l’eau de Hongrie était au XVIIe siècle encore très utilisée à la cour du roi Louis XIV et fut le parfum de Mme de Sévigné, de sa fille Mme de Grignan et de Mme de Maintenon qui la conseillait à ses pensionnaires de Saint-Cyr (pour les protéger de la petite vérole). Il lui était attribué en effet des pouvoirs revitalisants, esthétiques et thérapeutiques (rhumatismes, palpitations cardiaques, peste, obstruction du foie, jaunisse, bourdonnements d’oreilles ou douleurs abdominales).

Au XVIIe siècle, de nombreuses odeurs envahissaient les espaces, publics et privés, et la cour de Versailles en était un exemple : chevaux et cavaliers en sueur, animaux divers dont vaches et chèvres (pour le lait destiné aux princesses), courtisans entassés dans les couloirs. Il faut se souvenir, en effet, que l’eau avait très mauvaise réputation, la Faculté la disant porteuse de maladies, voire d’épidémies. Ce n’est qu’en 1675 que Louis XIV se fit installer un appartement de bain, mais il préférait la toilette sèche (et le changement de linge et d’habits jusqu’à 8 fois par jour) et surtout il fallait éviter de se mouiller les cheveux qui n’étaient jamais lavés. D’où le recours aux bonnets piqués (ou cucuphes), dont la doublure retenait dans la ouate des racines d’iris, des fleurs de lavande, le musc et l‘ambre gris, qui avaient de plus l’avantage de « conforter le cerveau et défendre le corps de la contagion ».

Dans ce contexte, l’usage systématique qui est fait des parfums, mais aussi des multiples accessoires odoriférants est logique. Mazarin et ses parfumeurs italiens prônent les gants parfumés, préservateurs de maladies, les « épithèmes saturés d’essences portés sur le cœur pour mieux le soutenir, les chapelets de senteur, les peaux d’éventails parfumés, les huiles aux fleurs pour les perruques, tous censés servir contre le mauvais air et avoir des vertus médicinales. Le « bon goût » suppose une protection par les vinaigres de toilette, les eaux d’ange, de mille fleurs, de bergamote ».

C’est qu’à cette époque, on pense que l’odeur contient le principe même de toute substance. L’abbé Rousseau, un des médecins de Louis XIV, affirme « Toute la vertu des médicaments consiste dans la communication… d’un certain parfum ». L’odeur étant l’âme des médicaments, Antoine-François de Fourcroy les classera sur cette base en 7 catégories. Par exemple, l’odeur alliacée protège de la peste (et éloigne les vampires !). Le continuum entre matière médicale et parfumerie est patent : c’est sur l’ordre du premier médecin de Louis XIV, Antoine d’Aquin, que sera établi un recueil de compositions aromatiques, intitulé « Secrets concernant la beauté et la santé ».

La vogue actuelle de l’aromatothérapie et autres naturothérapies n’est donc qu’un retour à des pratiques anciennes (quoique sans l’utilisation d’urine, de verge et rein de cerf, d’excréments et sang humains, et autre huiles de vers de terre, de cendres de salamandre, destinés à potentialiser les parfums). On lit même dans certains livres et sur Internet, que les huiles essentielles naturelles n’ont que des vertus, et que l’utilisation de composés « chimiques » est seule à l’origine d’allergies et autres méfaits (26 allergènes sont définis). Or, les huiles essentielles sont constituées de mélanges complexes, non reproductibles, de monoterpènes, sesquiterpènes (cf. Monoterpènes), alcools, esters, aldéhydes, oxydes, etc. Certaines sont dermocaustiques, comme l’origan, d’autres photosensibilisantes comme les agrumes. D’ailleurs, certaines huiles essentielles, en raison de leur toxicité, ne sont, en France, vendues que dans le circuit pharmaceutique, comme les compositions à base d’artémises (armoises, absinthes), de sauge, d’hysope… Ce qui n’exclut pas pour nombre d’entre elles une réelle activité bactéricide, stimulante ou apaisante.

C’est vers la fin du XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle que, sous l’influence des progrès de la chimie, la parfumerie se sépare de la médecine et de la pharmacie. Il s’agit non plus de se protéger des maladies, de soigner, ni de couvrir les pestilences et mauvaises odeurs, mais de flatter la sensualité et d’exprimer sa personnalité : le parfumeur Antoine Dejean, dans son Traité des odeurs de 1777, déclare ne vouloir traiter que des bonnes odeurs et ne plaire qu’aux biens portants.

Les maîtres parfumeurs contemporains le proclament : la synthèse libère la créativité en permettant des créations abstraites qui s’éloignent des illustrations des senteurs de la nature. Les ouvrages de ces maîtres sont toute poésie lorsqu’ils décrivent l’apport de la synthèse, « car le cèdre sent le cèdre, le vétiver sent le vétiver, mais pas le bois. Pour donner une véritable évocation boisée on a besoin de matières synthétiques » .Elles apportent des notes de fruits, comme la pomme ou la poire, qu’on retrouve aux côtés de la fraîcheur florale de la rose et du magnolia ; l’extrême transparence et l’éclat des fleurs blanches ; des notes gourmandes presque sucrées-salées, l’odeur légèrement métallique des fleurs grâce aux aldéhydes, la note thé (reconstituée grâce à deux molécules synthétiques, la ß-ionone et l’hédione ou dihydrojasmonate de méthyle).

Un parfum contient en principe des notes de tête légères et évanescentes, souvent florales ou herbacées, perçues de prime abord, puis, dans les minutes qui suivent, apparaissent les notes de cœur épicées ou florales, plus tenaces et enfin, lorsque les premières se sont évaporées, subsistent les notes de fond les plus lourdes, animales et musquées. Les proportions préconisées (triangle de Carles) sont respectivement de 15-20 %, 30-40 % et 45-50 %.

Afin de faciliter l’initiation et la mémorisation, une école a été créée ainsi qu’une osmothèque à Versailles. Diverses classifications des odeurs sont proposées : les floraux, les fruités, les boisés, les herbacés, les épicés (qualifiés de chauds ou froids), les doux (vanillés, coumarinés et muscs), les animalisés, les marins, les minéraux (essentiellement des aldéhydes). A titre d’exemple, les floraux sont subdivisés en fleurs rosées, jaunes ou blanches, exotiques ou anisées.
Chaque sous-catégorie est associée à des molécules spécifiques : les fleurs blanches à l’anthranilate de méthyle et l’indole, les fleurs anisées à l’aldéhyde anisique et l’héliotropine… Le mot « jasmin » ne se réfère pas à l’odeur de la fleur, mais à une représentation olfactive, mentale.

Aujourd’hui la majorité des parfums sont composés d’ambrosan, d’alcool phényléthylique, de citronellol, de coumarine, d’hédione, d’héliotropine, d’hydroxycitronellal, d’isoE, d’ionone, de lilial, de méthyl ionone, de musc de synthèse (une cinquantaine de nuances disponibles), de patchouli, de santal de synthèse, de salicylate, de vanilline.

Il faut souvent plus de 40 matières premières pour réaliser une composition, qui peut nécessiter plusieurs années pour atteindre l’effet désiré. Les matériaux juxtaposés qui forment le parfum entrent en résonance et créent une harmonie, donnent une couleur : tous les sens doivent être sollicités. Il faut aussi une dizaine d’années pour qu’une nouvelle odeur (d’origine naturelle ou synthétique) devienne un produit accepté, d’usage courant : le goût du public change, car lui-même change, notamment avec l’arrivée des hommes sur le marché. De plus, malgré la mondialisation, l’Asie et le Japon en particulier, préfèrent les parfums dont les concentrations sont faibles, afin de ne pas masquer l’odeur de la peau, au contraire des Etats-Unis qui privilégient les concentrations fortes, « parures de la peau ».

Les règles en vigueur dans l’industrie sont appliquées dans celle des parfums, comme dans celles des cosmétiques modernes (qui parfume déodorants, shampooings, savons, crèmes diverses, etc.) et des produits pour la maison (liquide vaisselle, produits d’entretien à la lavande, au citron, à la pomme…) supposés donner une « odeur de propre ». Obligations réglementaires de sécurité (REACH), bonnes pratiques de fabrication, traçabilité, stabilité du produit fini, innocuité, fourniture éventuelle de la formule intégrale aux centres anti-poisons, tout est prévu. Mais la protection du consommateur n’est assurée que pour les parfums dûment contrôlés, dans leur flacon d’origine.

Les grands (et moins grands) parfumeurs reviennent actuellement à l’art et à la chimie : Hermès en 2004, LVMH en 2006, Guerlain en 2008… décident que les directeurs de la création « parfums » ne seront plus des gens du marketing, mais à nouveau des compositeurs de parfums, chimistes et artistes dans l’âme ! Donc, après « Parfum, la saga », la suite dans « Parfum, la chimie »…

Pensée du jour
« Séduction, désir, illusions olfactives… le parfum est le lieu privilégié de la chimie « orgasmique » ».

Sources

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