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Joseph Priestley (1733-1804)

Joseph Priestley (1733-1804), chi­miste et phy­si­cien, phi­lo­so­phe et pas­teur dis­si­dent, révo­lu­tion­naire et défen­seur jusqu’à sa mort de la théo­rie du phlo­gis­ti­que, fut et reste une figure fas­ci­nante d’un XVIIIe siècle qui n’en fut pas avare ! Il fut théo­lo­gien et pas­sion­né­ment inté­ressé par l’éducation et la poli­ti­que, et, de son propre aveu, ses tra­vaux scien­ti­fi­ques étaient au second plan de ses préoc­cu­pa­tions.

Joseph Priestley, orphe­lin très jeune, et de santé fra­gile, fut élevé par une tante, dévote pro­tes­tante, mais fré­quenta des établissements sco­lai­res qui lui appor­tè­rent le goût de la réflexion cri­ti­que. Il y apprit le grec et le latin, et durant ses vacan­ces, apprit l’hébreu. Atteint de tuber­cu­lose avant ses 10 ans, il en pro­fita pour appren­dre, seul, le fran­çais, l’ita­lien et l’alle­mand et des lan­gues plus rares comme syrien, chal­déen et arabe. Et tou­jours seul, il s’initia à l’algè­bre, la géo­mé­trie et autres mathé­ma­ti­ques.

Ces plai­sirs intel­lec­tuels ne l’empê­chè­rent pas de vou­loir deve­nir minis­tre du culte, mais rebuté par l’ortho­doxie cal­vi­niste pro­fes­sée dans la plu­part des écoles aux­quel­les il pou­vait pré­ten­dre, il choi­sit l’Académie de Daventry, plus libé­rale, qui lui offrait la pos­si­bi­lité d’étudier, outre les matiè­res théo­lo­gi­ques clas­si­ques, la science expé­ri­men­tale et natu­relle, qu’on appe­lait alors phi­lo­so­phie natu­relle.

Dès ses pre­miers postes, et malgré sa cour­toi­sie et un abord agréa­ble, ses prê­ches ne lui atti­rè­rent pas la sym­pa­thie de ses ouailles, et il se tourna rapi­de­ment vers ce qui l’inté­res­sait le plus, l’éducation, où il brilla tout au long de sa vie, écrivant et publiant de mul­ti­ples ouvra­ges sur le sujet. Son influence fut grande très tôt : il ouvrit à ses étudiants des pers­pec­ti­ves nou­vel­les et auda­cieu­ses en his­toire, poli­ti­que, œuvres de poètes comme Milton et d’écrivains clas­si­ques et de son temps.

Il se mêla aussi à des grou­pes libé­raux qu’il ren­contrait régu­liè­re­ment à Londres. C’est là qu’il fit la connais­sance de Benjamin Franklin dont l’amitié lui ouvrit, à partir de 1766, le monde et le goût de la science. C’est ainsi que naquit son pre­mier grand ouvrage (il en écrivit au total, sur tous les sujets, plus de 150 !), « The History and Present State of Electricity  », dans lequel il rap­porte des expé­rien­ces ori­gi­na­les. Il en écrivit ensuite une ver­sion plus abor­da­ble « A fami­liar Introduction to the Study of Electricity » à des fins éducationnelles (1770).

Pour illus­trer ses écrits, il apprit le dessin et la gra­vure sur cuivre, et décou­vrit à cette occa­sion, un usage nou­veau de la gomme indienne : effa­cer la mine de plomb des crayons.

Les cir­cons­tan­ces l’ame­nè­rent à faire preuve d’une grande mobi­lité géo­gra­phi­que, en Angleterre puis aux États-Unis, où il se lia d’amitié avec le Président Thomas Jefferson. Au hasard de ses ren­contres et de ses lec­tu­res, il se pas­sionna pour l’opti­que, la théo­lo­gie, la poli­ti­que… et la chimie. Il béné­fi­cia des lar­ges­ses de mécè­nes capa­bles de lui offrir labo­ra­toire et équipements, comme le Duc de Shelburne, et eut à gérer les pro­blè­mes créés par ses choix poli­ti­ques, phi­lo­so­phi­ques et théo­lo­gi­ques (on ne lui accorda pas la pos­si­bi­lité, qu’il sol­li­ci­tait, d’accom­pa­gner le capi­taine Cook à cause de ses opi­nions reli­gieu­ses).

C’est entre 1773 et 1780 qu’il pro­dui­sit deux de ses ouvra­ges parmi les plus impor­tants, « Disquisitions Relating to Matter and Spirit », une vision de l’Homme net­te­ment maté­ria­liste, et ses « Experiments and Observations on Different Kinds of Air, and Other Branches of Natural Philosophy », en plu­sieurs volu­mes, qui rela­tent ses décou­ver­tes chi­mi­ques les plus signi­fi­ca­ti­ves. Il y évoque les pro­prié­tés des acides miné­raux, s’inté­resse à la pho­to­syn­thèse, défi­nit le rôle du sang dans la res­pi­ra­tion…

La pneumatique (de pneuma : respirer) et le phlogistique

Jean-Baptiste van Helmont, soli­taire, mys­ti­que et peu com­mode (il refusa son diplôme de l’Université de Louvain, affir­mant qu’il n’avait rien appris !), fut le pre­mier à la fin du XVIe siècle, à mettre en évidence la conser­va­tion de la masse lors de la com­bus­tion du char­bon et l’exis­tence de dif­fé­rents « esprits de l’air », deux esprits de bois (dioxyde de car­bone et monoxyde de car­bone) et le gaz pinque (méthane).

Au XVIIe siècle, les gaz comme sub­stan­ces chi­mi­ques obtin­rent droit de cité et ouvri­rent la chimie à des pers­pec­ti­ves nou­vel­les. Les expé­rien­ces d’Evangelista Toricelli en 1644 (le baro­mè­tre), et de Otto von Guericke en 1654 (la sphère de Magdebourg) démon­trent l’exis­tence du vide, et a contra­rio de l’air. Robert Boyle « chy­miste » scep­ti­que et pas­sionné, père de la chimie scien­ti­fi­que, montra que « lors­que l’air commun est réduit à la moitié de sa mesure cou­tu­mière, il acquiert un res­sort pres­que deux fois plus puis­sant qu’il avait aupa­ra­vant » (p1V1 = p2V2 : loi de Boyle, 1662, et de Mariotte, 1666).

La pneu­ma­ti­que devint à la mode, et de nom­breux nou­veaux gaz se mirent à être décou­verts, à la suite notam­ment de Henry Cavendish, lui aussi phy­si­cien et chi­miste, et de son mémoire « On Factitious Airs » de 1766. Mais le plus pro­li­fi­que, le record­man, fut Joseph Priestley avec 8 nou­veaux gaz !

En 1767, Priestley et sa famille allè­rent s’ins­tal­ler à Leeds, par hasard à côté d’une bras­se­rie (lieu d’ins­pi­ra­tion scien­ti­fi­que effi­cace aussi pour Joseph Black et ses tra­vaux sur la cha­leur). On savait bien sûr que durant la fer­men­ta­tion des bulles appa­rais­saient, remon­taient le liquide jusqu’à sa sur­face et for­maient une couche plus ou moins mous­seuse. Il pro­fita de la quan­tité illi­mi­tée de maté­riel dis­po­ni­ble pour étudier le phé­no­mène. Il mon­trera que ce « nouvel air » était iden­ti­que à « l’air fixe » de Joseph Black décou­vert vers 1754, une des expé­rien­ces qui permit de réfu­ter la théo­rie du phlo­gis­ti­que, à laquelle Priestley ne renonça jamais.

Mais tou­jours pra­ti­que, il lui vint l’idée de créer le même type d’effer­ves­cence arti­fi­ciel­le­ment, en uti­li­sant ce gaz (du dioxyde de car­bone, cf. Dioxyde de car­bone) à dis­po­si­tion, et, en 1772, il inventa l’eau gazeuse, en dis­sol­vant sous pres­sion le gaz récu­péré. Pour cela, il per­fec­tionna la cuve pneu­ma­ti­que inven­tée par Stephen Hales (une cuve ren­ver­sée rem­plie d’eau) en rem­pla­çant l’eau dans laquelle ce gaz était solu­ble, par du mer­cure.

Cette même année 1772, il met en évidence les vapeurs nitreu­ses (NO2, cf. Oxydes d’azote), l’air nitreux dimi­nué (N2O, cf. Protoxyde d’azote), l’air acide (HCl, cf. Acide chlor­hy­dri­que), et l’air inflam­ma­ble (CO, cf. Monoxyde de car­bone). En 1773, ce sera l’air alca­lin (NH3, cf. Ammoniac) Oxydes d’azote ; en 1774, l’air vitrio­li­que (SO2, cf. Acide sul­fu­ri­que) et en 1775, l’air fluoré (SiF4, cf. Fluor).

Mais c’est sa décou­verte de l’air déphlo­gis­ti­qué qui fera à la fois sa gloire et son mal­heur. Le 1er août 1772, il pré­pare en effet un gaz nou­veau, dont il ne cher­chera pas la struc­ture pré­cise, le dioxy­gène (cf. Dioxygène) par décom­po­si­tion ther­mi­que de mer­cu­rius cal­ci­na­tus per se rouge (HgO). Pour four­nir la cha­leur néces­saire, il uti­lisa une len­tille de 30 cm de dia­mè­tre pour foca­li­ser les rayons du soleil sur l’échantillon, condui­sant à la réac­tion :
HgO(s) ------ Hg(l) + O2(g)

Il observe que le gaz pro­duit, inco­lore et ino­dore, rend les flam­mes extrê­me­ment vives. Des essais com­plé­men­tai­res lui mon­tre­ront que cet air est meilleur que l’air commun, ce qu’il décrit avec un cer­tain lyrisme « [My] breast felt par­ti­cu­larly light and easy for some time after­wards… Who can tell, but that, in time, this pure air may become a fashio­na­ble arti­cle of luxury. Hitherto only two mice and myself have had the pri­vi­lege of brea­thing it  ».

Il fit d’ailleurs quel­ques expé­rien­ces, mon­trant que des souris peu­vent vivre plus long­temps sous une cloche fermée conte­nant des végé­taux, que sous une cloche qui n’en contient pas. Il observa ainsi l’exis­tence de la pho­to­syn­thèse, et le phé­no­mène de res­pi­ra­tion.

A l’occa­sion d’un voyage à Paris en 1774, Priestley ren­contre Antoine-Laurent Lavoisier (cf. Lavoisier), à qui il montre ses tra­vaux et notam­ment l’iso­le­ment d’un nou­veau gaz, qu’il appelle air déphlo­gis­ti­qué. En pra­ti­quant ses pro­pres expé­rien­ces avec ce nou­veau gaz, Lavoisier com­prend qu’il est en pré­sence du prin­cipe même qui com­mande des phé­no­mè­nes encore mal expli­qués, comme, entre autres, la com­bus­tion et la res­pi­ra­tion. Il appel­lera d’abord ce gaz « air éminemment res­pi­ra­ble » quand il obser­vera qu’il est pré­sent dans l’atmo­sphère et néces­saire à la vie des ani­maux. En 1777, Il pré­sente une nou­velle « théo­rie géné­rale de la com­bus­tion » pour rem­pla­cer le phlo­gis­ti­que, et donne le nom d’oxy­gène (source d’acide, en grec) au nou­veau gaz.

La rigueur du tra­vail de Lavoisier, les argu­ments qui en décou­lent, ame­nè­rent à terme l’ensem­ble de la com­mu­nauté scien­ti­fi­que à répu­dier la théo­rie du phlo­gis­ti­que, et sonna le triom­phe de la méthode scien­ti­fi­que. Cependant, tout esprit supé­rieur qu’il fut, Lavoisier défen­dit un hypo­thé­ti­que prin­cipe de cha­leur, qu’il appela le calo­ri­que, nouvel avatar, ni gaz ni liquide, impon­dé­ra­ble, du feu élémentaire des alchi­mis­tes. Selon un de ses pro­ches, Henri Mercereau, ses savants col­lè­gues, quoi­que lau­da­tifs avant et après sa mort, ne ten­tè­rent pas d’empê­cher sa déca­pi­ta­tion, voulue en par­ti­cu­lier par Marat (dont il avait bloqué la can­di­da­ture à l’Académie des Sciences).

Dans sa cor­res­pon­dance, Lavoisier dit à plu­sieurs repri­ses ce qu’il doit à Priestley. Par contre, il n’est pas fait men­tion de Carl Scheele, apo­thi­caire sué­dois, qui avait également séparé le dioxy­gène en 1772 (mais la publi­ca­tion de ses résul­tats dans son livre Traité chi­mi­que de l’air et du feu fut retar­dée grâce à son mentor le Professeur Torbern Bergman dont il atten­dit la pré­face pro­mise durant 4 lon­gues années).

Quant à Joseph Priestley, malgré son esprit anti-confor­miste, si vif en poli­ti­que et en reli­gion, il refusa jusqu’à sa mort de reconnaî­tre son erreur, en s’appuyant sur l’aug­men­ta­tion ou la perte de masse lors de la com­bus­tion, dont la res­pon­sa­bi­lité reve­nait, selon lui, à l’absorp­tion ou l’expul­sion de phlo­gis­ti­que. En vérité, il semble bien que Priestley ait été à la recher­che d’une vision uni­taire du monde et que le phlo­gis­ti­que, notion à tout faire lui conve­nait bien, alors que la théo­rie de Lavoisier frag­men­tait le monde de la matière en enti­tés mul­ti­ples, le ren­dant plus chao­ti­que.

On était loin à l’époque de la prise de cons­cience de la com­plexité comme réa­lité, de la notion de multi-échelles, que nous devons affron­ter quo­ti­dien­ne­ment.|
|Pic de la Mirandole et le savoir uni­ver­sel pos­sédé par un homme n’était pas si loin, et nous avons plus récem­ment savouré notre E = mc2 comme clé de la com­pré­hen­sion de l’uni­vers…

En fait, tous les tra­vaux de Priestley mon­trent qu’il ne man­quait pas d’une cer­taine can­deur (vraie ou fausse, les his­to­riens ne s’accor­dent pas sur ce point), au moins en science qu’il pra­ti­qua en auto­di­dacte. Il avait cepen­dant lu les fon­da­men­taux de l’époque, notam­ment le livre de chimie de Boerhaave en 1755, et assisté aux cours et expé­rien­ces du phy­sico-chi­miste Matthew Turner à l’Académie de Warrington. Ses docu­ments, cor­res­pon­dan­ces et même livres scien­ti­fi­ques four­millent de notes et com­men­tai­res sans aucun rap­port avec le sujet, ce qui reflète le fait que ses prin­ci­pa­les préoc­cu­pa­tions allaient vers sa réflexion phi­lo­so­phi­que, la gou­ver­nance, le combat contre les Eglises accu­sées de tous les maux (voir ses livres «  An History of the Corruptions of Christianity et Institutes of Natural and Revealed Religion » en 3 volu­mes (1772–74)).

Il prit avec vigueur le parti de la Révolution Française, de la Guerre d’Indépendance amé­ri­caine par livres, pam­phlets, confé­ren­ces publi­ques, etc. Il se fit tel­le­ment d’enne­mis par la vio­lence de ses dia­tri­bes qu’il dut fuir Birmingham pour Londres en 1791, après une émeute plus ou moins télé­gui­dée par les auto­ri­tés loca­les, le jour du 2ème anni­ver­saire de la prise de la Bastille : l’Angleterre était vis­cé­ra­le­ment anti­ré­vo­lu­tion­naire, son labo­ra­toire fut ravagé et sa maison incen­diée.

La vie devint de plus en plus dif­fi­cile : Priestley, en com­pa­gnie de Thomas Paine, est brûlé en effi­gie ; de per­fi­des cari­ca­tu­res poli­ti­ques n’ont de cesse de l’acca­bler, des let­tres lui sont envoyées de par­tout, le com­pa­rant au diable ; les com­mer­çants en vien­nent à crain­dre de trai­ter avec la famille, et même ses col­lè­gues et amis de la Royal Academy pren­nent leur dis­tance. Devant l’alour­dis­se­ment des sanc­tions requi­ses à l’encontre des oppo­sants, et malgré son élection à la Convention natio­nale fran­çaise indé­pen­dam­ment par trois dépar­te­ments en 1792, Priestley décide d’émigrer en Amérique avec sa famille, où il refu­sera un poste de pro­fes­seur de chimie à l’Université de Philadelphie/

Cinq semai­nes après son départ, le gou­ver­ne­ment de William Pitt com­mence à arrê­ter des radi­caux pour « calom­nie sédi­tieuse », avant que ne débute le célè­bre procès pour tra­hi­son de 1794.

Priestley et sa famille s’ins­tal­lent en 1794. Il subit là encore la hargne de ses oppo­sants, est accusé de fomen­ter une révo­lu­tion ; la mala­die atteint ses pro­ches, puis lui-même en 1801 et il meurt le 6 février 1804 dans la petite ville de Northumberland, où il est enterré.

Kant en 1781, exprime son admi­ra­tion pour Priestley dans sa Critique de la Raison Pure, et Georges Cuvier, dans un émouvant éloge, le qua­li­fie de « père de la chimie moderne [qui] n’a jamais voulu reconnaî­tre sa fille  »

Des sta­tues de Joseph Priestley sont érigées, son nom est donné à de nom­breux col­lè­ges et ins­ti­tu­tions scien­ti­fi­ques, et l’American Chemical Society le choi­sit pour sa plus pres­ti­gieuse dis­tinc­tion, et orga­ni­ser des réu­nions solen­nel­les dans la der­nière maison qu’il a habi­tée.

Comme aujourd’hui, poli­ti­que et science étaient sou­vent mêlés. Priestley polé­miste infa­ti­ga­ble, aurait-il été un pré­cur­seur de l’écologie ? D’où, extrait de son œuvre, la …

Pensée du jour
« The injury which is conti­nually done to the atmos­phere by the res­pi­ra­tion of such a large number of ani­mals...is, in part at least, repai­red by the vege­ta­ble crea­tion »

Sources

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Joseph Priestley (1733-1804)

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