Sorcières et belle donne

Nos ancêtres européens n’ont pas attendu les exotiques opium et cocaïne (cf. Morphine, Cocaïne) pour découvrir les paradis et les enfers artificiels… Les plantes « magiques » de nos jardins, et surtout les solanacées : mandragore, jusquiame noire, belladone, datura … sont, pour le meilleur et pour le pire, à l’origine de légendes devenues croyances puis traditions.

L’acte d’accusation de Jeanne d’Arc affirmait « Ladite Jeanne avait coutume de porter parfois une mandragore dans son sein, espérant avoir par ce moyen bonne fortune en richesses et choses temporelles ». Quant à l’atropine, son nom vient d’Atropa, celle des trois Parques chargée de couper le fil de la vie.

Alors que les alcaloïdes proches de la cocaïne (cf. Cocaïne) sont des stimulants, ceux extraits des solanacées, de même squelette de base, sont essentiellement des anticholinergiques. Ce sont principalement l’atropine (mélange naturel racémique), majoritaire dans la belladone, l’hyoscyamine (isomère lévogyre de l’atropine), présente surtout dans la jusquiame noire (Hyoscyamus niger) et la mandragore, enfin la scopolamine trouvée dans la jusquiame et les Datura.

La mandragore

Mandragora officinarum L. est l’espèce existant dans le bassin méditerranéen. Son nom viendrait de l’assyrien signifiant drogue de Namta (démon pestilentiel) ou du sanscrit mandros (sommeil). Les baies sont relativement inoffensives au contraire des racines, très toxiques. On l’appelle aussi : Herbe de Circé (qui transforma les compagnons d’Ulysse en pourceaux), Pomme d’Amour (ce serait la pomme du jardin d’Eden selon un mythe allemand), Homonculus, etc.

La racine, profondément enfouie dans le sol, peut peser plusieurs kilogrammes et mesurer jusqu’à 60-80 cm. Elle est sensée pousser un cri d’agonie qui rend fou quand on tente de l’arracher. Pline l’Ancien et Flavius Josèphe, puis Paracelse donneront de précieux conseils pour la récolter sans risque. Sa forme bifide est, sans imagination excessive, anthropomorphe ; elle a donc été « sexuée », hérésie botanique.

La mandragore est évoquée à plusieurs reprises dans la Bible, sous le nom de dûda’îm. On en parle dans la Genèse (elle permit à Léa d’enfanter), dans le Cantique des Cantiques (elle serait aphrodisiaque, et probablement fertilisante). Hippocrate conseille aux gens tristes et aux malades suicidaires de « prendre le matin en boisson la racine de mandragore à dose moindre qu’il n’en faudrait pour causer le délire ».

Alexandre le Grand aurait ramené de Mésopotamie et Égypte la pensée magique tandis qu’Hannibal, rusé pragmatique, ayant fait mine de quitter son camp, y avait laissé des jarres de vin où macéraient des racines de mandragore. Revenant plus tard, il lui fut aisé d’achever les ennemis pas encore morts.

Au Moyen-Age, associée à la jusquiame, elle est la base de l’onguent dont s’enduisaient les sorcières pour aller au Sabbat. De fait, leurs alcaloïdes traversent la paroi cutanée, notamment des muqueuses et des aisselles, provoquant ainsi des états seconds avec hallucinations, sensation de lévitation et visions sataniques. Mais rien ne prouve que la majorité des femmes brûlées pour sorcellerie aient utilisée de telles pratiques. Bien plus probablement, elles étaient adeptes de la naturothérapie si prisée actuellement.

En effet, de multiples vertus thérapeutiques sont attribuées à la mandragore. Par sa composition chimique, elle est notamment sédative, antispasmodique, anti-inflammatoire (en cataplasme), hypnotique et hallucinogène, comme le sont beaucoup d’autres solanacées.

La jusquiame noire

Les alcaloïdes tropaniques, dont deux dérivés hydroxylés, se trouvent non seulement dans la racine, mais également dans les graines et les feuilles. On y trouve aussi une amine, la tétraméthylputrescine qui, comme son nom l’indique, est particulièrement nauséabonde.

La jusquiame était connue dès la plus haute Antiquité, puisqu’elle est mentionnée comme hallucinogène dans des tablettes de Sumer ; un papyrus médical thébain l’évoque dans la pharmacopée en usage quelques 1 600 ans avant notre ère. La pythie de Delphes l’utilisait pour induire ses transes divinatoires. La médecine traditionnelle chinoise emploie les graines de H. niger sous le nom de Tianxianzi 天仙子. Les propriétés analgésiques de la drogue sont utilisées dans les crampes d’estomacs, les quintes de toux et l’épilepsie.
En médecine traditionnelle tibétaine, les graines sont utilisées comme anthelminthique, anticancéreux et fébrifuge.

Selon le Grand Albert, « ceux qui veulent se faire aimer des femmes n’ont qu’à la porter sur eux, car ceux qui en portent sont joyeux ». D’ailleurs en Perse, on en servait dans un breuvage à toute petite dose, car elle « faisait ressentir une joie inexprimable… ».

Bien que moins toxique que la mandragore et la belladone, en quantité importante elle provoque spasmes, hallucinations, tachycardie, arrêt respiratoire et même coma… Les alcaloïdes présents sont des antagonistes non sélectifs des récepteurs muscariniques de l’acétylcholine, et comme tels peuvent provoquer de nombreux effets indésirables dont les plus sérieux sont des risques de glaucome, des palpitations, de la confusion mentale, ce pourquoi elle a été utilisée comme sérum de vérité. La scopolamine qu’elle contient est un excellent antidote au mal des transports.

L’Atropa belladonna

Nommée par Linné en 1753, elle est une des plantes les plus toxiques de notre continent, d’où son nom de Deadly nightshade. Agrippine, la femme de l’empereur Claudius et Livia, celle d’Auguste, auraient utilisé la belladone, et Macbeth d’Ecosse, le lieutenant de Duncan, s’en serait servi contre le roi d’Angleterre et ses troupes. Une dose létale de baies, riches en atropine, entraîne la rupture du système nerveux parasympathique qui régule les activités incontrôlées comme la transpiration, la respiration, le rythme cardiaque.
L’antidote est la pilocarpine et la phytostigmine.

On l’appelle belladonna parce que les belles italiennes, pour acquérir un regard fascinant, s’en servaient pour dilater leurs pupilles (par paralysie momentanée de muscles concernés). Les décoctions, teintures, poudres de belladone, comme d’ailleurs celles de datura, sont utilisées comme antispasmodiques dans le cas de problèmes gastriques et intestinaux, comme l’entérocolite aigue. Des préparations homéopathiques, hautement diluées, sont toujours commercialisées.

D Stramonium

Quant à Datura stramonium (du grec strychnos, στρύχνος (cf. Strychnine) et maniakos, μανιακός, fou), deux fictions lui ont donné une nouvelle notoriété : elle a été confondue avec l’herbe du diable décrite par Stephan King dans « The Dark Tower », et surtout en 2009, des médias britanniques ont cru reconnaître dans un jardin du Suffolk une plante magique du Podlard de Harry Potter…

Pensée du jour
« Des alcaloïdes tropaniques, oui mais de solanacées respectables, pomme de terre, tomate ou aubergine !  »

Sources

Enquête sur les plantes magiques, Michèle Bilimoff, Editions ouest-France, 2003

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