Strychnine

Strychnine et arsenic, forment, avec cyanure, un trio des plus appréciés des empoisonneurs, dans le monde réel comme dans la fiction… Alcaloïde indolique extrêmement toxique, extrait de Noxvomica, dont les effets étaient connus de la Chine et de l’Inde anciennes, la strychnine, de formule C21H22N2O2, fut un véritable défi pour les chimistes organiciens tant pour l’élucidation de sa structure que pour sa synthèse totale.

Le fruit de l’arbre, du genre Strychnos (d’après Carl von Linné, 1753) est orange, de la taille d’une grosse pomme ; il contient 5 graines laineuses qui sont la principale source de strychnine, commercialisée en Europe, dès 1640, pour tuer petits rôdeurs, oiseaux, etc. Les aborigènes australiens l’utilisent pour paralyser les poissons.|
Les pionniers de l’ethnobotanique, Joseph Bienaimé Caventou et Pierre-Joseph Pelletier, isolèrent de nombreuses substances naturelles réputées actives et dont les propriétés excitèrent leur curiosité, dont la strychnine, la chlorophylle (1816, cf. Chlorophylle) et la caféine (1821, cf. Caféine).

La structure de la strychnine a été déterminée en 1946 par Sir Robert Robinson et elle a été synthétisée par Robert B. Woodward en 1954, tous deux prix Nobel de Chimie, respectivement en 1957 et 1965. Une très élégante synthèse, en six étapes, à partir de l’aldéhyde de Zincke, vient d’être publiée montrant l’intérêt de cet intermédiaire dans l’obtention de systèmes polycycliques présentant des cycles à 7 atomes de carbone.

La strychnine, et la brucine, qui lui est apparentée (diméthoxy-2,3-strychnine), sont des amines tertiaires chirales. Basiques, elles donnent des sels diastéréosimères avec des acides comme les acides aminés. C’est la raison pour laquelle on les utilise, surtout la brucine plus basique et moins toxique, comme agents de résolution chirale (Emil Fischer, 1899) ou comme auxiliaire chiral dans certaines synthèses asymétriques.

La strychnine appartient au groupe des analeptiques qui, à faibles doses, augmentent l’activité de certaines fonctions du système nerveux central et qui stimulent les centres respiratoires et vasomoteurs de la moelle, elle agit comme un dopant et est considérée comme telle par les autorités sportives. Pendant les Jeux Olympiques de Saint-Louis en 1904, le vainqueur du marathon, Thomas Hicks, fut dopé par ses entraîneurs au cours de la compétition avec un mélange de strychnine, de blanc d’œuf cru et de brandy, ce dont il faillit mourir. Depuis bien d’autres athlètes furent contrôlés positifs à la strychnine. Hitler, dans son bunker, recevait jusqu’à 6 injections de strychnine par jour.

La strychnine est un puissant antagoniste des récepteurs à la glycine. Ces récepteurs appartiennent à la famille des canaux ioniques dont l’activation par la glycine (ou les autres antagonistes) induit le passage d’ions chlorure (Cl-) dans le cytoplasme cellulaire. La perte de l’inhibition post-synaptique par une forte dose de strychnine provoque une hyperactivité des neurones moteurs, des convulsions, des vomissements, une crispation du corps dans des positions inhabituelles… Des spasmes réflexes, liés à une immense excitabilité (stimulus lumineux, bruit, mêmes faibles), conduisent à l’asphyxie mortelle, la personne empoisonnée restant consciente et l’esprit clair jusqu’à la fin.

Il n’existe pas d’antidote à la strychnine, mais il possible de contrebalancer ses effets par des traitements vigoureux en milieu hospitalier, assistance respiratoire, lavage d’estomac avec des acides tanniques, ingestion de charbon actif, et autres molécules complexantes. Des anticonvulsifs, dont le chloroforme, des relaxants puissants peuvent être utilisés, et si le patient survit plus de 24h, on considère qu’il peut être sauvé !

Inodore, mais terriblement amer, il a été cependant très utilisé : Alexandre le Grand aurait été empoisonné par du vin à la strychnine ainsi que Jane Stanford, co-fondatrice de l’Université à qui elle a donné son nom ; de nombreux serial killers l’ont utilisé, dont au moins une femme Belle Gunnes… Quant aux histoires policières, on peut citer Agatha Christie, Alfred Hitchcock, Georges Simenon, Sir Arthur Conan Doyle, Batman et divers Manga, et même Vladimir Nabokov.

Des préparations homéopathiques existent. On peut aussi trouver sur internet des offres pour des pilules stimulantes et reconstituantes … à base de strychnine !

La Pensée du jour
« Un peu, ça va ; beaucoup, bonjour les dégâts »

Sources

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