Viagra

La virilité est-elle synonyme de puissance, voire associée à gloire ? Les sociétés humaines, très généralement patriarcales, ont, depuis toujours, cherché à en accroître les signes extérieurs. La testostérone (cf. Testostérone), hormone naturelle découverte depuis moins d’un siècle, en concentration plus importante chez les guerriers, les traders, les « winners », en serait le signe physiologique.

La mesure de la virilité s’exprime-t-elle dans la capacité d’érection de l’homme, dans celle de procréer, maintenir la lignée et l’espèce, essentiellement par la production de petits mâles ? Le désir sexuel, et le plaisir, la libido, en est alors l’essence, d’où la recherche d’aphrodisiaques (du nom de la déesse grecque Aphrodite) depuis la plus haute antiquité, nourritures et boissons diverses, ou comportements rituels…

Ces préconisations tiennent à leur valeur symbolique : par exemple, l’agressivité de l’animal (pénis de tigre), ses attributs (corne de rhinocéros) ou ses performances (singes).

Les formes ont également de puissants effets sur l’imaginaire : l’huître qui évoque le sexe féminin, la mandragore ou le ginseng, pour le masculin. D’autres enfin, ont une base ethnologique, comme la Chimie le démontrera en détectant la présence de cantharidine (cf. Les délices de la Nature, venins et toxines) dans la mouche cantharide (spanish fly, en fait le coléoptère Lytta vesicatoria), dès 1810 par le français Pierre Robiquet.

Mais libido et dysfonctionnement érectile (ou ED) sont deux choses différentes, quoique dans certains cas les phénomènes puissent être couplés. Par exemple, la cantharidine est un aphrodisiaque très toxique dont les effets secondaires sont, entre autres, un priapisme lié à une congestion des organes génitaux (en 1572, Ambroise Paré rapporte le satyriasis d’un homme en ayant consommé).
Son utilisation est rapportée dès la Rome antique et aussi par Henri IV, la Voisin (célèbre empoisonneuse), Madame de Montespan, le (divin) marquis de Sade…

La yohimbine, un alcaloïde indolique, est utilisée de longue date pour traiter l’impuissance masculine et l’ED. Des études récentes mettent en doute son efficacité… et pourtant l’arbre dont elle est extraite, Pausinystalia yohimbe, est en voie de disparition. Comme elle possède une forte affinité pour le récepteur α2-adrénergique, d’autres effets pharmacologiques sont à l’étude, malgré sa sérieuse toxicité sur le foie, les reins, le cœur, etc.

Les agonistes de la dopamine, comme l’apomorphine (cf. Morphine), sont aussi utilisés pour combattre les troubles érectiles, avec un succès limité (Uprima®). La société Palatin Technologies vient d’annoncer (juin 2011) des résultats intéressants, obtenus avec un polypeptide de la famille de la brémélatonide, qui agit sur le système nerveux, et non sur le système vasculaire, en stimulant les récepteurs MC3-R et MC4-R dont le rôle est varié : aussi bien psychologique, que dans l’obésité et l’anorexie, le bronzage, ou l’activité sexuelle.

En 1979, Robert Furchgott découvre une substance dans les cellules endothéliales des vaisseaux sanguins qu’il appelle « Endothelium-derived relaxing factor » (EDRF), dont il étudie ensuite la nature et le mécanisme d’action. En 1986, il détermine que l’EDRF est le monoxyde d’azote (cf. Oxydes d’azote) pour lequel il recevra le prix Nobel de Médecine-Physiologie en 1998. Ce composé endogène sert à préserver l’endothélium, augmenter le débit sanguin, diminuer l’agrégation des plaquettes sanguines. L’efficacité de la trinitrine, précurseur du monoxyde d’azote, dans le traitement des maladies cardio-vasculaires s’explique ainsi. Les « poppers » -des nitrites d’alkyle- sont utilisés à diverses fins, y compris sexuelles.

La mise au point du Viagra®, premier médicament prescrit contre les troubles de l’érection, découlera de la découverte des propriétés de ce gaz. En 1996, les laboratoires Pfizer brevètent un inhibiteur de phosphodiestérase (PDE5), qu’ils nomment sildénafil, préconisé dans l’angine de poitrine, mais qui s’avère surtout efficace pour provoquer des érections inattendues : le citrate de sildénafil augmente l’effet de NO en inhibant les PDE5 dans le corpus cavernosum.
Lorsque la stimulation sexuelle cause une libération locale de NO, l’inhibition de la PDE5 en maintient un taux élevé, provoquant une relaxation du muscle lisse, une augmentation de l’influx de sang et une érection relativement durable.

Même si les décès dus au Viagra® semblent relever des rumeurs urbaines, il existe de nombreuses contre-indications de l’utilisation de Viagra®, notamment les inhibiteurs de cytochrome P450 (Cf. Cytochrome P450), les patients VIH positif sous médication HAART, dans le cas de maladies hépatiques, d’insuffisance rénale, de prise de dérivés nitrés, de rétinite pigmentaire, de troubles de l’audition...

Le Comité Consultatif National d’Éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE, rapport de novembre 1999) insiste sur la particularité de la relation sexuelle, qui doit se vivre à deux, et qui ne doit pas conduire à la création d’une nouvelle norme, le culte de la performance sexuelle.

Le brevet d’exclusivité du Viagra® tombe en juin 2011. Il faut espérer que la commercialisation de génériques, moins onéreux, permettra de limiter le trafic actuel et ses dangers, à moins que la mise sur le marché de molécules différentes, comme des peptides, agissant sur d’autres cibles…

Pensée du jour
« Une pilule = une érection = une vie sexuelle satisfaisante et le bonheur à la clé ? Simpliste, non ? »

Sources

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